• Catherine Lin

Le Patrimoine face à la crise : retour sur notre table ronde

Le 18 juin 2020, nous organisions notre première table ronde en ligne intitulée « Le Patrimoine face à la crise ». Plus de cinquante participants, acteurs publics comme privés étaient connectés pour suivre les interventions de nos trois invités.

  • Claire Augrandjean, Consultante en communication et Présidente du Centre d’Animation du Château de Gratot (Manche)

  • Jean-Marc Besse, Directeur de recherche au CNRS et Directeur d’études à l’EHESS

  • Olivier de Lorgeril, Président de l’association La Demeure Historique et Propriétaire-gestionnaire du Parc zoologique & Château de la Bourbansais (Ile-et-Vilaine)

De gauche à droite, Claire Augrandjean, Jean-Marc Besse et Olivier de Lorgeril.



Table ronde Les Aèdes « Le Patrimoine face à la crise »

Pour voir ou revoir le Live Zoom sur notre chaine Youtube



Quels enjeux pour le patrimoine ?

Depuis près de trois mois, les mesures sanitaires prises en raison de la Covid-19 ont affecté nos façons de vivre la culture et le patrimoine. Grâce au numérique, le public a pu garder le lien avec ses lieux favoris et en découvrir de nouveaux à distance. Ces dispositifs alternatifs ont ainsi offert des expériences inédites aux visiteurs.

Révélés durant la crise, cet attachement des publics au patrimoine et ce besoin de rester connecté attirent notre attention. Comment les acteurs culturels entrevoient-ils les conséquences et les perspectives à l’issue de la crise ? Et s’ils étaient une composante clé dans le processus de relance économique ?

Les Participants à la table ronde Les Aèdes « Le Patrimoine face à la crise », Live Zoom, 18 juin 2020


Comment lire et comprendre cette crise pour le patrimoine ?

Un rapport au monde mis à mal. Au-delà des aspects purement économiques de la crise, Jean-Marc Besse invite à prendre la pleine mesure de son caractère sanitaire. Jusqu’à présent, notre rapport à l’espace n’avait pas autant amené à questionner le rôle joué par la santé. La distance physique imposée par les mesures de protection a mis l’individu dans une situation de fragilité, en l’empêchant de faire corps avec le monde qui l’entoure. Il explique le besoin de proximité avec le patrimoine par la notion de paysage : « Les paysages sont avant tout des relations de toutes sortes que nous entretenons avec ces environnements, qu’ils soient naturels ou construits ». Cette situation inédite a par ailleurs interrompu un processus de « touristification » des lieux ouverts au grand public. Comme le souligne Jean-Marc Besse, la crise a paradoxalement empêché ce mouvement de masse pour laisser place au calme ; or ces lieux ne peuvent exister sans public.


Un coup d’arrêt brutal à l’économie locale. La fermeture des sites a provoqué un coup d’arrêt à l’ensemble des activités liées à ces lieux, en particulier touristiques s’agissant des monuments historiques. Olivier de Lorgeril revient sur cette « perturbation d’une brutalité inédite », qui concerne notamment 1 500 propriétaires-gestionnaires des monuments historiques privés en France sur les 3 000 adhérents de l’association La Demeure Historique qu’il préside. Ce contexte alarmant laisse toutefois entrevoir des opportunités à saisir : « Le patrimoine existe, les crises passent. Les problèmes liés au patrimoine vont perdurer et c’est cette lucidité qui doit guider le temps d’après ».


Des acteurs d’avant crise en mode start-up qui préparent déjà l’après. Bien avant la crise, comme le souligne Claire Augrandjean, des acteurs ont su faire entendre la voix du patrimoine au travers d’initiatives emblématiques : le « Loto du patrimoine » sous l’égide de la Fondation du Patrimoine et soutenu par Stéphane Bern, Julien Marquis avec l’association « Adopte un château », le collectif Patrimoine 2.0 à l'origine de la campagne hashtag « Cet été je visite la France », ou encore le réseau des « Audacieux du Patrimoine » lancé par l’association la Demeure Historique. L’essor des réseaux sociaux et du numérique ont notamment permis d’apporter un second souffle au patrimoine grâce à des médiateurs culturels comme Mon Cher Watson reconnus d’utilité publique. Claire Augrandjean remet ainsi en lumière ce phénomène notable et préexistant à la crise depuis ces cinq dernières années. Elle revient également sur la mobilisation des acteurs privés et publics. Des procédés plus agiles en mode

« start-up » ont permis des avancées significatives, comme l’intégration des propriétaires-gestionnaires dans le plan Tourisme porté par le Secrétaire d’Etat Jean-Baptiste Lemoyne.

Claire Augranjean, Table ronde Les Aèdes « Le Patrimoine face à la crise », Live Zoom, 18 juin 2020


Comment le patrimoine, les acteurs et les publics ont-ils été affectés ?

Une perte de repère, de lien et de sécurité. La crise a révélé un besoin de garder le lien selon Claire Augrandjean. De nombreuses initiatives numériques ont ainsi vu le jour, comme le hashtag « Culture Chez Nous » lancé par le Ministère de la Culture. A l’instar du château de Gratot qui reçoit 25 000 visiteurs par an, la préoccupation durant la période de confinement fut de proposer des dispositifs virtuels qui répondent à une raison d’être forte : permettre aux publics de garder ce lien.

Une crise économique qui succède à la crise sanitaire. En mars dernier, les décrets successifs de confinement ont mis à l’arrêt tout un système économique autour des sites patrimoniaux : de l’accueil des visiteurs (9 millions par an) à l’hébergement, des activités évènementielles aux chantiers de rénovation des artisans. Olivier de Lorgeril évoque les différentes mesures prises pour faire face au problème de liquidité et à la crise à venir de solvabilité des acteurs du patrimoine. Des mesures importantes ont ainsi marqué la période comme le report des charges d’emprunt (avec le prêt garanti par l’Etat) et l’extension des conditions rendant cette option accessible aux propriétaires-gestionnaires de sites jusque-là écartés.


La mise à distance et la méfiance en question. Au-delà des aspects opérationnels, cette situation inédite a engendré un nouveau rapport aux lieux, un « intermédiaire entre nous et les sites » patrimoniaux. Jean-Marc Besse met en exergue la présence au lieu comme une expérience irremplaçable, mais où la méfiance de l’autre sur les fondements du principe de précaution tend à se généraliser. « Comment être présent à distance en respectant non seulement les consignes de sécurité mais aussi les lieux eux-mêmes ? ». La situation de crise en vient donc à interroger la confiance accordée aux visiteurs et notre capacité à rouvrir les sites en dépit des inquiétudes sanitaires. Pour autant, comme le relate Olivier de Lorgeril, les publics sont revenus dès le 11 mai dans les zones vertes et aucun incident n’a été déploré. Ce retour témoigne du « lien social que représentent ces lieux de convivialité, de mémoire et d’émotion ».

Jean-Marc Besse, Table ronde Les Aèdes « Le Patrimoine face à la crise », Live Zoom, 18 juin 2020


Quelles perspectives s’ouvrent au patrimoine ?

Communiquer et soutenir financièrement. A l’heure du retour possible des visiteurs, l’ambition est de faire connaitre au plus grand nombre la richesse des territoires ruraux. Comme l’énonce Olivier de Lorgeril, « depuis longtemps, on encourage les Français à consommer l’agriculture de proximité, les circuits-courts et bien faisons la même chose pour la culture et pour le patrimoine ». Il rappelle trois grandes actions portées par l’association La Demeure Historique avec les pouvoirs publics et le législateur : intégrer le plan Tourisme pour bénéficier des mesures gouvernementales, mettre en place un fonds de compensation pour les propriétaires à l’instar des agriculteurs et constituer un fonds d’épargne de précaution.


Repenser l’expérience de visite et la reprise en dépit d’une année blanche. A l’image du château de Gratot, les propriétaires-gestionnaires s’attèlent à refaire des monuments historiques des lieux de découverte et de partage. Claire Augrandjean évoque une année blanche inévitable, mais qui sera l’occasion de renouer avec l’ambition d’origine du château de Gratot : « la sauvegarde et la réhabilitation, dans le but de favoriser sa meilleure insertion dans la société actuelle ». La saison qui arrive est ainsi l’opportunité de repenser la notion de parcours immersif pour les publics : « L’expérience prime au-delà du numérique, avec quelle idée veut-on que le visiteur reparte ? ».


Renouer avec les lieux, les préserver, les entretenir. En trois notions, Jean-Marc Besse s’attarde sur le rôle du patrimoine, d'abord comme « moteur de lien entre le visiteur et le site, le site et le territoire » et composante du dynamisme régional. « Les sites patrimoniaux sont des lieux, des éléments qui jouent un rôle dans la relocalisation, la réaffirmation de notre attachement pour les lieux ». Les propriétaires et gestionnaires de ces lieux représentent des rouages clés dans ce processus. Ces acteurs se retrouvent toutefois face à un paradoxe en n’ayant pas tout à fait la pleine possession de leur site. De fait, ils en sont les dépositaires pour les générations à venir. Dès lors se pose la question de l’entretien. Les sites, qu’ils soient naturels ou façonnés comme les jardins impliquent nécessairement d’être soignés. Jean-Marc Besse rappelle à ce titre que « le soin est un humanisme ». Une assertion qui semble prendre tout son sens à l'heure de la crise sanitaire.

Olivier de Lorgeril, Table ronde Les Aèdes « Le Patrimoine face à la crise », Live Zoom, 18 juin 2020

Nous tenions à remercier très chaleureusement nos trois invités pour ce dialogue croisé et concret. A très bientôt pour notre prochaine table ronde.


Pour toutes questions contact@lesaedes.fr.



Catherine

Cofondatrice Les Aèdes